À Monrovia, au Libéria, les gouverneurs des banques centrales de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest ont rouvert un dossier que l’on disait enlisé. L’Eco, monnaie unique promise depuis plus de deux décennies, vise désormais 2027. Derrière ce calendrier réaffirmé, une inflexion stratégique majeure se dessine. La première vague pourrait se faire sans les pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, pourtant déjà unifiés autour du franc CFA. L’enjeu touche à l’architecture du pouvoir régional et à la capacité de l’Afrique de l’Ouest à parler d’une seule voix économique.
L’hypothèse d’un lancement sans l’UEMOA rebat les cartes. Les États partageant le franc CFA, émis par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest et arrimé à l’euro, disposent d’une discipline monétaire éprouvée, d’une inflation relativement contenue et d’un cadre institutionnel stabilisé. Les exclure de la première phase revient à bâtir l’Eco sur des économies plus instables. Le Nigeria, moteur démographique et pétrolier, concentre à lui seul plus de la moitié du PIB régional, mais demeure fragilisé par une inflation élevée et une monnaie sous tension. Le Ghana, engagé dans un programme avec le FMI, tente de restaurer ses équilibres budgétaires après une crise sévère.
Ce choix pose une question de crédibilité. Une union monétaire repose sur la confiance, la convergence et la discipline. Si ces fondations vacillent, la monnaie commune devient vulnérable aux chocs externes et aux crises de change. Or l’Afrique de l’Ouest a besoin d’un instrument de stabilité pour financer son industrialisation, sécuriser ses investissements et renforcer ses échanges intra-régionaux. L’Eco pourrait réduire les coûts de transaction, fluidifier le commerce régional et offrir un cadre plus lisible aux investisseurs. Mais à condition d’être porté par des économies solides et des règles respectées.
Dans le même temps, la dimension politique est centrale. Pour les pays du Sahel, engagés dans une redéfinition de leurs alliances, une monnaie régionale affranchie de l’héritage du franc CFA possède une forte charge symbolique. Elle incarne une volonté de souveraineté, une rupture assumée avec les dépendances anciennes. La dynamique peut être puissante, à condition qu’elle ne sacrifie pas la rigueur macroéconomique sur l’autel du récit.
L’Afrique de l’Ouest se trouve à la croisée des chemins. Soit elle construit patiemment une monnaie crédible, fondée sur la convergence réelle et la discipline budgétaire. Soit elle cède à la tentation d’un calendrier politique qui fragiliserait l’ensemble. L’Eco sera un levier de développement s’il repose sur la stabilité, la responsabilité et une vision partagée du destin régional. Une monnaie ne crée pas la puissance. Elle la révèle.





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