AES : Le choix exigeant d’une souveraineté économique partagée

AES

Dans le Sahel en recomposition, l’économie est devenue un champ de bataille politique à part entière. À l’heure où les alliances se redessinent et où les certitudes anciennes vacillent, l’Alliance des États du Sahel (AES) fait le choix assumé d’ériger l’intégration économique en levier stratégique de souveraineté. Derrière les chiffres modestes des échanges intra-sahéliens se joue en réalité une question centrale : celle de la capacité des États à transformer la proximité géographique et la communauté de destin en puissance collective organisée.

Le constat est sévère, mais lucide. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger entretiennent des échanges économiques limités entre eux, en dépit de complémentarités agricoles manifestes, de trajectoires industrielles compatibles et d’une interdépendance historique profondément ancrée. Cette faiblesse n’est pas une fatalité ; elle est le produit de choix politiques anciens, de cadres régionaux souvent déconnectés des réalités sahéliennes et d’une intégration pensée davantage comme une norme administrative que comme un projet de transformation structurelle. L’AES hérite de cet état de fait, mais refuse d’en être prisonnière.

En décidant d’accélérer l’harmonisation des politiques commerciales, de faciliter la circulation des biens et de replacer le secteur privé au cœur de la décision publique, les autorités sahéliennes envoient un signal clair : l’intégration ne sera plus un slogan, mais une méthode. La création d’un mécanisme confédéral de dialogue public-privé et d’une Alliance des Chambres de Commerce et d’Industrie marque une rupture salutaire avec une tradition où l’État décidait seul, souvent à distance des réalités productives.

La priorité accordée à l’agriculture est, à cet égard, révélatrice. Dans une région où la sécurité alimentaire est indissociable de la stabilité politique, coordonner les politiques de stockage et d’échange des céréales n’est pas un simple choix technique : c’est un acte de souveraineté. Valoriser les marchés régionaux avant de s’en remettre aux importations lointaines, c’est affirmer que le Sahel peut nourrir le Sahel, à condition d’organiser sa volonté politique.

Cependant, l’enjeu véritable réside dans l’exécution. L’histoire africaine regorge d’initiatives d’intégration prometteuses, fragilisées par l’écart entre la décision et l’action. En se dotant d’outils de suivi et d’évaluation, l’AES semble avoir tiré les leçons du passé. Reste à maintenir la discipline collective, à résister aux réflexes nationaux et à inscrire l’intégration dans la durée.

L’AES ne promet pas des miracles économiques immédiats ; elle propose une direction, exigeante et assumée. Et dans un Sahel longtemps sommé de s’adapter aux modèles des autres, cette ambition d’organiser sa propre cohérence économique est peut-être, déjà, un acte fondateur.

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *